Deux jours après la publication du texte de PMO intitulé Révélations : le véritable bilan de la CNDP-Nanos en exclusivité par Pièces et Main d’œuvre, LeMonde.fr publie dans sa rubrique « Point de vue » deux tribunes qui, sans jamais évoquer nommément le groupe grenoblois, évoquent chacune à leur manière l’échec du « débat public » sur les nanotechnologies.
Deux styles, deux ambiances, mais un même discours. Les uns, qui s’y mettent à cinq (1), tentent de récupérer le langage et les questionnements des opposants à la campagne d’acceptabilité (2) pour mieux les noyer dans une prose exaltée (3) qui masque mal les préoccupations de ses auteurs : considérer les nanotechnologies comme une « alternative technologique » et fantasmer une « veille citoyenne » ayant des « capacités d’influence ».
L’autre, en la personne de Chantal Jouanno (4), s’en tient à la version politiquement correcte de la dénonciation des « ennemis de la démocratie », et à l’évocation de nano-lendemains qui chantent dans une société sans dissensus et réconciliée avec son avenir, « un monde conscient et serein ». Les uns font mine de s’interroger sur ce qui a pu provoquer l’échec de la CNDP pour mieux se poser en troisième voie, au-delà des « postures aussi décevantes que stériles » des « résistants cyniques » et des « tenants du pouvoir », partant du principe que le « grand ratage » de la CNDP n’était pas « une fatalité ». L’autre, dans le plus pur langage managérial de la transparence, de la participation et du consensus, invite à respecter le « moment du débat » après avoir confié plus haut qu’elle pensait surtout aux « débats entre experts scientifiques », le citoyen en étant réduit à « s’exprimer, interroger, [et] mesurer les risques ». Bel aveu de l’impuissance dans laquelle le gouvernement tient à laisser sa population qui en est réduite à connaître précisément les risques que d’autres lui font prendre. Au temps pour la « démocratie réaffirmée » d’une hypothétique « société écologique ». Et ce n’est pas l’évocation du sinistre Grenelle de l’environnement, sur l’autorité duquel la secrétaire d’Etat cherche à s’appuyer, qui sera en mesure de rassurer le citoyen, quand on sait que de nombreuses associations qui avaient participé à cette grande manoeuvre sarkozienne de liquidation de l’écologie politique ont depuis reconnu plus ou moins honnêtement l’entourloupe.
On comprend mieux la logique des uns, un peu discret plaidoyer pro domo, lorsqu’ils prétendent qu’il existerait un phénomène de « dévalorisation des chercheurs », dont les plans étatiques de soutien à la recherche périodiquement concoctés par tous les gouvernements qui se succèdent à la tête du pays offrent sans doute un parfait exemple. « Oser mettre en débat les finalités » des nanotechnologies n’est donc pas pour aujourd’hui. Car les cinq tribuns, tout en regrettant que « les leviers de la promesse [soient] caducs », ne se privent pas de rappeler que « les nanomatériaux inondent déjà notre quotidien » et appellent sobrement à « regarder au-delà des peurs » quand dans le même temps ils soulignent « les vertigineuses incertitudes qu’engendrent les nanoproduits ». Il faut croire qu’ils aiment frissonner le temps d’une tribune. La secrétaire d’Etat rappelle quant à elle que « certaines nanotechnologies sont déjà sur le marché » et annonce la mise en place prochaine d’« un inventaire obligatoire de toutes les utilisations connues de substances nanoparticulaires ». De quoi certainement « élaborer les formes souhaitables de notre avenir » comme le souhaitent nos cinq tribuns. Et occuper le terrain du fait accompli.
NG.
NOTES
(1) « Nanotechnologies : Oser mettre en débat les finalités » par Bernadette Bensaude Vincent, Yves Le Bars, Marie-Christine Blandin, Bernard Chevassus-au-Louis et Dorothée Benoit Browaeys.
(2) Tout particulièrement quand ils reprennent sans la mettre en perspective l’interrogation suivante : « comme si les seules questions à débattre n’étaient pas d’ordre politique » et quand ils font mine de découvrir l’existence d’une « trahison sociale » : « En intégrant des spécialistes de sciences humaines pour faire décorum et faciliter l’acceptabilité sociale, [le gouvernement des nanotechnologies] accomplit une sorte de trahison sociale. »
(3) Prose pleine de points d’exclamation et de suspension. Extrait choisi : « […] les vertigineuses incertitudes qu’engendrent les nanoproduits. Nous y sommes, ô combien, avec les nanotechnologies avec des risques indéfinis, incalculables, irrémédiables … »
(4) « L’infiniment petit a besoin d’un grand débat » par Chantal Jouanno.