La CNDP organise dans toute la France un pseudo-débat « participatif » sur les nano-technologies. L’initiative aurait pu sembler « démocratique » si elle avait eu lieu avant toute décision en haut lieu sur le sujet. Mais trois ans après l’inauguration de Minatec, où des dizaines de millions d’euros d’argent « public » ont déjà été engloutis, entre autres développements très concrets du « nanomonde », l’opération n’a vraisemblablement pas d’autre objectif que « l’acceptabilité » : dégonfler les craintes de la population et faire croire qu’il y a de la transparence dans tout ça. Le 1er décembre 2009, la tournée de propagande de la CNDP s’arrêtait à Grenoble. Un récit soigné de la soirée peut se lire dans cet autre article.
Entrer dans Alpes Congrès, ce soir-là, c’était entrer dans une mise en scène.
Tu viens du vaste monde extérieur, supposé être celui de l’anonymat et de la spontanéité, des rigolades avec les potes. Un parcours t’attend, une série de portes comme autant de rites de passage. Dedans, tu seras une autre personne.
Sas n°0. Tu arrives devant le palais des congrès. Tu lui fais face pendant une demie-heure, dans le froid et l’obscurité, dans une file indienne qui avance très, très lentement. Un bon seau d’eau fraîche sur le crâne aurait le même effet.
Sas n°1 : un barrage dehors, avant la porte, avec trois gorilles, fouille au corps individuelle, on passe au compte-goutte. Des mains que tu ne connais pas, partout le long de ta chair, des mains gantées qui cherchent ce que tu as à te reprocher. Ces mains t’habillent fermement d’un nouveau rôle : si tu passes, c’est que tu es un honnête citoyen. Au sortir de la fouille, te voilà séparé-e des gens avec lesquels tu discutais encore dans la queue, projeté-e vers la porte d’entrée.
Sas n°2 : tu passes la double porte d’entrée du palais des congrès. Devant toi, dans le hall, tu aperçois déjà tout un aéropage de gens en uniforme. Tu vas arriver seul-e au milieu d’eux.
Sas n°3 : dans le hall, une hôtesse te tend un papier à signer avant d’avancer. Le papier est un engagement à ne pas perturber le débat. « Pas besoin de mettre votre nom, juste une signature ». C’est symbolique... A croire que ce n’est pas superflu pour autant.
Sas n°4 : des grands escaliers. Encore une queue. Une table de documentation entourée de surveillants. Chaque personne prend consciencieusement un exemplaire de tous les papiers glacés. C’est gratuit, c’est très propre et très pro. Les mines sont studieuses.
Sas n°5 : tu entres dans l’amphithéâtre. Une hôtesse au foulard turquoise gère le flux, elle te montre là où il y a de la place. Un vigile à la cravate turquoise murmure un « bonjour » glacé au moment où tu dois le frôler, à l’angle d’une allée.
Sas n°6 : tu attends le début du débat, pendant une demie-heure peut-être. La foule est feutrée, tout le monde parle doucement. Devant toi, une tribune imposante. Logo turquoise de la CNDP. Deux écrans géants te font forcément scotcher. A gauche, une présentation powerpoint de la CNDP qui tourne en boucle. A droite, le public, filmé. Souriez.
J’avais suivi ce parcours, j’étais parvenu dans l’antre des experts. Leurs sas m’avaient lavé, j’étais devenu un peu comme eux, sage, poli, propre sur moi. Bien sûr, je jouais volontairement le jeu, mais ce serait présomptueux de dire que cette mise en scène n’avait pas du tout affecté mon imaginaire. Mes opinions profondes n’étaient pas devenues différentes, cette scénographie coûteuse et clinquante continuait à me révolter, l’hypocrisie de cette fausse démocratie me faisait toujours autant gerber. Mais... je me sentais diminué. Ils avaient réussi à faire en sorte que je me représente moi-même comme diminué. J’étais un petit citoyen anodin. Me voyais-je vraiment demander le micro maintenant, au centre de cet amphi de gens bien, sous le feu des caméras, devant les encravattés paternalistes de la tribune ? Même si ma voix ne tremblait pas, même si j’arrivais à trouver les bons mots, tout dans ce décor me prévenait que mes arguments « d’obscurantiste » allaient se faire savamment démonter ou marginaliser. La rhétorique, c’est tout un métier : en l’occurrence, le leur.
Je me suis un peu renfrogné dans mon fauteuil. Je me suis rappelé ce sentiment, quand je suis seul dans le tram, que je lis la soupe des journaux, que je rumine ma rage et mes rêves, voyant très bien que je suis trop petit pour avoir voix au chapitre, voix aux média, ou même voix dans ce tram. Parce qu’on ne sait jamais trop qui sont les autres voyageurs et voyageuses. On a toujours l’impression d’être étrange parmi les gens normaux. Sans doute tous les gens normaux ressentent ça. Atomisation et impuissance.
Parfois il y a des fantasmes, que les contrôleurs montent dans le tram, qu’une fraudeuse résiste un peu, qu’un autre passager se solidarise, et que d’un coup, le tram entier se lève, et repousse les contrôleurs dehors en scandant : « plutôt chômeur que contrôleur ! ». Il y a ce rêve que derrière les masques silencieux il y ait en fait des allié-e-s en nombre. Que les événements nous aident juste un peu, pour que ces masques arrivent à tomber. Que les petits, les pauvres, se redressent.
J’ai déjà rêvé de ça les yeux ouverts, dans le tram. J’ai imaginé la sensation que j’éprouverais, de la jubilation, une sorte de grâce.
Le powerpoint s’est éteint. La musique de supermarché qu’on nous diffusait élégamment a baissé, puis s’est tue. Le grand débat allait commencer. Un monsieur en costard est arrivé sur la tribune, souriant. Il a parlé au micro. « Bonsoir, je suis Jean Bergougnoux. » Tonnerre d’applaudissements.
Qui durent. Et qui s’amplifient, encore et encore.
Le visage de Jean s’obscurcit. Il essaye de continuer son discours, mais les hourras recouvrent le son des hauts-parleurs. Chaleur dans mon ventre. Je me retourne : près des deux tiers du public hurle sa joie d’être là. Dont une bonne part de gens que je ne connais pas. J’avais bien aperçu plusieurs camarades dans la file d’attente, mais je ne m’attendais certainement pas à ce que nous, « les opposants », soyons la majorité du public. Une « ola » se lève, des bras se balancent en l’air et en rythme. Au centre de la salle au début. Puis autour. Puis un peu partout.
Mon costume intérieur de « citoyen » craque. Soulagement immense. Je peux devenir joyeux. Je peux crier ma colère dans les slogans qui sont lancés. « Fermez Minatec et le CEA, après on débattra ». Les papiers glacés sont réduits en confettis et jetés en l’air. Le rapport de force est pour nous, et nous imposons une autre mise en scène. Experts, décideurs, du haut de vos cravates et de vos tribunes, si vous ne vous joignez pas à la fête, vous ne pourrez être que nos spectateurs. On inverse les rôles. Pour une fois, l’espace d’une heure ou deux, dans ce que vous croyiez être votre palais, ce sont les petits qui dictent la forme des rapports sociaux.
Les chants, les slogans s’enchaînent. Je ressens cette jubilation rêvée, à la fois revancharde et rieuse. A ma gauche, une femme ne bronche pas ; je lui tends un tract, hilare. Elle me remercie en souriant. La fête se poursuit longuement, avec un instant de tension mais aucune arrestation. Quand nous finissons par regagner la sortie, une camarade mime l’outrecuidance, « je suis déçue ! C’est inadmissible ! », et une petite dame âgée qui est juste à côté d’elle, que je n’ai jamais vue et qui croit à son jeu, lui dit très posément : « madame, est-ce que vous pensiez vraiment que ce débat aurait donné quelque chose ? ».
Nous sortons sans encombres. La comédie humiliante de la démocratie participative a été interrompue et annulée ce soir au milieu des montagnes. Nous sommes peut-être en bas de l’échelle sociale, mais nous savons être grandioses.
Les victoires, même petites, c’est important. Ce n’est qu’un début, continuons le combat.